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raison d'employer le nom de langue romane? Ils ont eu raison l'un et l'autre ; mais ce nom est générique, et demande des déterminations ultérieures. Nous avons vu que les conquérans de l'empire occidental appeloient Romains les habitans de toutes les provinces indistinctement. En conséquence,` l'idiome populaire reçut partout le même nom de roman. Ce nom fut transféré même aux poésies et aux livres composés en langue vulgaire, et les romans françois de chevalerie en prirent leur dénomination aussi bien que les romances espagnoles 23. Lorsque les auteurs latins du moyen âge parlent de LINGUA ROMANA, ils peuvent donc entendre par-là des dialectes fort différens, selon l'époque et la province où ils vivoient 24. Ensuite, quand ces dialectes furent. cultivés littérairement, ils prirent le nom des provinces qui étoient le siége principal de leur correction et de leur élégance : langue provençale, langue toscane, langue castillane. Il y a quelque difficulté à bien désigner la langue des Troubadours. Les noms de langue provençale, limousine, catalane, qu'on lui a donnés, sont trop étroits, parce qu'ils n'embrassent qu'une des provinces où elle étoit indigène, et qu'elle avoit un territoire beaucoup plus vaste. D'un autre côté, le nom de langue romane est trop indéfini.

M. Raynouard a prouvé jusqu'à l'évidence que l'origine des dialectes romans est beaucoup plus ancienne qu'on ne l'a supposée communément. Il en trouve des traces non équivoques dès le commencement du septième siècle. Il me semble aussi avoir établi, avec une grande probabilité, que le dialecte qui s'est conservé jusqu'à nos jours dans le midi de la France, a été jadis commun à la France entière. Il n'y a point de difficulté à admettre cela. Le françois, même le plus ancien que l'on connoisse, est à une distance beaucoup plus grande du latin que le provençal. Le françois paroît donc devoir son origine à une seconde altération du langage populaire, après la première, causée par l'établissement des Goths, des Bourguignons et des Francs dans les Gaules. Mais à quelles causes faut-il attribuer cette seconde altération? C'est une question assez problématique. Je pense que l'établissement des Normands dans une province du nord de la France, et l'autorité de leurs princes, étendue successivement sur les provinces voisines, y a puissamment contribué. Quoi qu'il en soit, la séparation des deux dialectes a dû commencer de fort bonne heure, probablement dès le dixième siècle; car, bien que le dialecte du nord s'éloigne en général beaucoup plus du latin que le dialecte du midi, il a cependant

conservé avec la langue mère quelques traits de ressemblance, qui sont déjà effacés dans les plus an_ ciens écrits provençaux. L'orthographe françoise, et cette orthographe nous peint l'ancienne prononciation, a conservé, par exemple, dans les verbes, le r final des troisièmes personnes du pluriel. On écrit en françois : ils entendent, INTENDUNT, et en provençal, entenden. Les plus anciens manuscrits provençaux offrent encore quelquefois cette consonne finale; mais l'usage général la supprime.

Selon M. Raynouard, l'Italie et les Espagnes auroient aussi éprouvé une semblable révolution, en vertu de laquelle la langue romane, parlée partout dans ces pays telle qu'elle s'étoit formée en France, se seroit transformée en italien, en espagnol et en portugais. Il est difficile de lui opposer des preuves positives, parce qu'on a commencé fort tard à écrire ces langues, et que leurs plus anciens monumens ne remontent, comme je l'ai dit, qu'au treizième siècle, ou tout au plus à la dernière moitié du douzième. Or, d'après la supposition de M. Raynouard, le second changement dans les idiomes de ces pays auroit eu lieu beaucoup plus tôt. Mais cette hypothèse est contraire aux analogies que nous pouvons observer dans l'histoire des langues. Celles qui sont nées de la corruption d'une autre langue s'é

que,

le

loignent toujours davantage de leur original par seul laps du temps, jusqu'à ce que la culture littéraire les fixe. Or, l'italien et l'espagnol sont bien visiblement plus près du latin que le provençal. Dans celui-ci, les mots latins sont d'ordinaire tronqués de la dernière syllabe, tandis dans l'italien et l'espagnol, on a seulement retranché les consonnes finales, en conservant les voyelles qui les précèdent. Mais M. Raynouard veut que ces voyelles aient été ajoutées plus tard, par voie d'adoucissement. Soit: cela est même incontestable à l'égard des mots qui ont une syllabe de plus que dans le latin. De INTENDUNT on a d'abord fait intendon et puis intendono. Mais aussi à l'égard des lettres intérieures des mots, l'espagnol et l'italien ressemblent beaucoup plus au latin que le provençal. Un seul exemple peut suffire. L'imparfait du verbe tener est en provençal tenia, en toscan teneva; ce qui, à la dernière lettre près, est le latin TENEBAT. Cependant, dans la supposition de M. Raynouard, on auroit dit anciennement, en Toscane comme en Provence, tenia, et la forme teneva se seroit introduite postérieurement. Les langues ne reviennent pas sur leurs pas. Comment le peuple, après avoir oublié le latin pendant une longue suite de générations, l'auroit-il deviné tout-à-coup de nouveau, et s'en seroit-il rapproché

sans avoir aucun motif de changer d'habitude? Les seuls hommes qui sussent le latin, les ecclésiastiques, ne donnoient alors aucun soin à la langue vulgaire. Quand même ils l'auroient fait, cela ne sauveroit pas l'hypothèse de M. Raynouard. L'influence des savans et des poètes peut introduire quelques mots dans une langue; mais elle ne sauroit y opérer des changemens qui en affectent les élémens, et traversent, pour ainsi dire, toute la grammaire et tout le dictionnaire.

On m'objectera peut-être que le françois d'aujourd'hui est, à quelques égards, plus latin que celui du moyen âge j'en conviens, et cela s'explique naturellement. Depuis la renaissance des lettres, au seizième siècle, une foule de savans, versés dans la littérature classique, ont écrit des livres françois. Ils ont puisé dans les langues anciennes beaucoup d'expressions qui manquoient au langage usuel, et celui-ci a éprouvé ensuite la réaction du style des livres. Souvent on trouve dans le françois deux mots dérivés de la même racine, et l'on peut être sûr que le mot altéré, soit dans la forme, soit dans le sens, est anciennement françois, et que le mot resté du latin date des modernes 25. Les savans

pur,

temps

ont aussi quelquefois réglé l'orthographe d'après l'é

tymologie; cependant ils n'ont pu changer ni la

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